TEXTS
TRIUMVIRATUS ANTE PORTAS
par Javor Gardev
Entrez dans nos peines —
Il nous faut réussir cette tâche épique :
Vous aider sans vous détruire.
Georgi Tenev, La Citadelle
Enfant et adolescent, j’ai participé à de nombreuses émissions télé et radio,
été membre d’une compagnie de théâtre pour enfants ; et puis j’ai été un grand
collectionneur d’autographes de comédiens et un spectateur assidu. J’allais
absolument tout voir : des spectacles engagés, réalistes socialistes, subversifs,
existentialistes sovietiques, mélodramatiques, industriels, romantiques, militaires,
des music-halls pour enfants, du café-théâtre, du boulevard, du théâtre à textes
ou du théâtre d’avant-garde. Ma passion pour le théâtre était telle que mes
parents se moquaient de moi : " Nous devrions demander à l’Etat de nous
verser une pension en dédommagement de tout le fatras culturel qu’il a fait
ingurgiter à notre fils. " Bien sur, la verite etait que je devorais tout
ca absolument volontiers. Mais a la fin de mes etudes secondaires je me sentais
deja mange outre mesure. Si bien que je me désintéressai d’un coup de theatre
et me tournai vers la philosophie. Je n’étais plus entouré que de livres (et
de filles…). J’en avais conclu que le théâtre ne pourrait plus rien me donner,
j’oubliai mon désir de le pratiquer et me mis à débattre à en mourir de Platon,
Aristote et les autres.
Cette beatitude dura jusqu’au jour ou, au début des années 90, trois bombes
lancées au Théâtre National de Sofia — tellement pompeux et ennuyeux— chamboulèrent
mes certitudes. Ces trois spectacles Fin de partie, Lorenzaccio, et La dernière
bande de Krapp éradiquèrent mon exaspération théâtrale : ils parlaient une
langue nouvelle, sacrée, qui ouvrait sur le monde et la pensée. Le théâtre
comme événement. Ce fut une révélation, au coeur même de la Mecque du théâtre
conventionnel. Une preuve que la route du vrai théâtre est toujours imprévisible.
À cette époque furent détrônés à grand bruit les tenants de l’ancienne génération,
ces idoles qui perdirent soudainement leur influence sociale. Les remplacèrent,
sur les fauteuils néo-baroques de la célébrité éphémère, des gens tels qu’Ivan
Dobtchev, le metteur en scène de Fin de partie, qui prit la décision de constituer,
au sein de l’Académie Théâtrale, une classe expérimentale de mise en scène.
Il y aurait un examen d’entrée et les metteurs en scènes des deux autre spectacles
déjà cités, Margarita Mladenova (Lorenzaccio) et Krikor Azaryan (La dernière
bande de Krapp), seraient membres du jury. Tout cela agit sur moi comme un
catalyseur et appel imperatif pour identification definitive : METTEUR EN
SCENE était ce que je voulais vraiment etre. De plus, je voulais etre un
d`eux, les
differents.
Je me présentai au concours, je fus reçu et entamais alors des études extraordinaires
dont certaines parties avaient lieu en dehors de l’Académie, avec le théâtre
Sfumato, qui répétait et produisait ses spectacles sur la troisième scène
— un très petit studio — du Théâtre National. Paradoxe impensable : le c?ur
du
conservatisme abritait en son sein la compagnie la plus novatrice du théâtre
bulgare. Mais paradoxe fécond. Jusqu’au jour de la rupture.
À cette époque, je subissais l’influence d’un autre metteur en scène, Ivan
Stanev, dont j’avais vu tous les spectacles mais également lu les livres
et les traductions, bien que je ne le connaisse pas personnellement : il
était
la plupart du temps en Allemagne. C’est presque au même moment que naquit
l’unique théâtre privé de Bulgarie qui ait une valeur artistique : La Strada
que dirigeait
Teddy Moskov.
À y repenser, j’acceptais Dobtchev, Mladenova, Stanev ou Moskov comme des
exceptions dans cette période transitoire, pendant laquelle bon nombre de
createurs se
dispersaient dans la quete desordonnee des nouvelles identites sociales.
Foisonnaient alors, dans un vide esthétique et artistique total, de nouvelles
compagnies
aussi éphémères que grandiloquentes. Combien de spectacles creux furent vus
et écoutés dans un respect inexplicable induit par le seul prétexte qu’ils
émanaient de tout nouveaux théâtres indépendants. Ce même effet d’idéologie
renversée conduisait le public à refuser d’emblée tout ce qui pouvait naître
dans les institutions. Comme c’était absurde !
En résulta un climat tendu dans le paysage théâtral bulgare, les organismes
non gouvernementaux se pliant assez rapidement au mode de fonctionnement
étatique qu’ils avaient décrié. Ils ressemblèrent alors à des ministères
de la Culture
en miniature, soudés aux bases non pas esthétiques mais lobbyistique . Ainsi
le monde théâtral, au lieu de se libéraliser et de faire corps pour défendre
ses intérêts esthétiques, se scinda en différents poles antagoniques liés
chacun à différents organes financiers ou politiques. Les guerres intestines
avaient
cédé la place aux visées sociales.
Ces changements resultent d’une particularite interessante de la societe
bulgare qui ne put pas former des classes hereditaires, aux seins desquelles
on puisse
transmettre des interets economiques et construire des centres du pouvoir.
Actuellement, le role des classes est joue en quelque sorte par les generations.
Donc, la solidarite des generations a deplace celle des classes. Sur ce point,
la communaute theatrale ne presente pas d’exception. Il existe un vrai culte
pour la jeunesse, apparent, démonstratif et politiquement correct, mais,
de
facto, en même temps qu’est professé un discours de soutien, une consolidation
intuitive des generations les plus influentes se produise pour faire trébucher
les jeunes projets.
C’est dans un tel contexte, que naquit, en 1994, au sein de la classe expérimentale
du Sfumato notre Triumviratus Art Group. Il formalise l’association de trois
personnes parlant la même langue : Georgi Tenev (dramaturge), Nikola Toromanov
(scénographe) et moi-même. Nous avons choisi dès le départ de ne pas nous
impliquer dans les polémiques que nous jugions stériles comme celles qui
opposaient théâtre
privé et public, tradition et avant-garde, le théâtre de texte et le théâtre
de corps. Peu nous importait également qui, de l’État, la Région, les organismes
non gouvernementaux, des producteurs privés, des associations, la Commission
Européenne ou le seul enthousiasme, produisait le spectacle. Notre seule
visée étant de créer nos spectacles et non de nous perdre dans la tyrannie
des images
attendues de tous ceux qui pensaient comment nos spectacles doivent etre.
Triumviratus pronait aussi un théâtre de l’audace et de l’extreme tel un
alpiniste tenté
par les plus hautes cimes, bien conscient de l’éventualité de la chute et
de son danger mortel.
Triumviratus ne se constitua juridiquement que 6 ans plus tard, en 2000.
Si nous avions été à l’image du théâtre bulgare, nous aurions dû afficher
une
haine toute œdipienne pour le Sfumato. Mais la reproduction du cercle vicieux
qui ruine notre théâtre ne nous a que peu intéressés… Il faut croire que
nous n’avions pas hérité des gènes cannibales. Or cette guerre filiale qui
n’a pas
eu lieu, a en quelque sorte déçu les attentes des gens de théâtre. Car ce
sont justement les stigmatisations/blames des parricides et leurs executions
symboliques
dont la societe bulgare (et theatrale) manifeste un besoin vital dans la
crise sacrificielle apparente.
Rappelons à l’attention du profane, que la Bulgarie est un pays où la compromission
en général et en particulier vis-à-vis des étrangers a le statut de sport
national. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la présence de Theorem
dans quelques
coproductions bulgares ait déjà été interprétée, et le sera à l’avenir, comme
ambiguë. C’est qu’on accuse d’avance toute association ouest-européenne de
venir jouer les conquistadors, histoire de ravir les forces vives d’un théâtre
national afin de combler la gourmandise insatiable de ses grands festivals.
Accusation qu’a déjà dû essuyer à plusieurs reprises le Sfumato. Mais d’un
autre cote (le politiquement correct), on est très fier qu’un investisseur
comme Theorem puisse s’intéresser à la Bulgarie et soutienne son théâtre.
Cette ambivalence place les metteurs en scène bulgares qui travaillent avec
l’Europe
de l’Ouest dans une position étrange. Ils sont à la fois considérés comme
des dissidents partiels et en même temps envisagés avec un respect auréolé
de l’estime
récoltée en Europe. Un statut mitigé et symboliquement comparable à celui
qu’occupent des intellectuels qui, comme Julia Kristeva, Tzvetan Todorov
ou le plasticien
Christo, ont quitté le pays.
C`est dans une telle situation que Triumviratus entame son projet avec Theorem.
Nous nous delectons par avance au travail et aux sensations fortes, mais
en meme temps nous sommes pretes, quoi qu’il en coute, à en courir le risque
des
consequences. Pourvu que tout cela nous apporte plus qu`une autre chronique
d`une excommunication annoncee.
Texte traduit par Julie Birmant
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