Triumviratus Art Group
Home
Triumviratus Art Group Founders
Triumviratus Art Group Manager
Contact Us
Coworkers
Partners
Subscribe
Texts
Links
TRIUMVIRATUS ART GROUP

TEXTS

Javor Gardev

L'INSOUTENABLE LEGERETE D'ETRE BARBARE

Le cas Droctulft

"Droctulft fut un guerrier longobard qui, lors de l'assaut de Ravenne, abandonna les siens et mourut en défendant la ville qu'il avait d'abord attaquée. Il venait des forêts inextricables du sanglier et de l'aurochs. Il était blanc, gai, innocent, cruel. Les guerres le conduisirent à Ravenne, et là, il voit quelque chose qu'il n'a jamais vu, ou qu'il n'a pas vu avec plénitude. Il voit un ensemble multiple sans désordre ; il voit une ville, véritable composition faite de statues, de temples, de jardins, de maisons, de marches, de jarres, de chapiteaux, d'espaces réguliers et ouverts. Aucune de ces œuvres ne l'impressionne par sa beauté, elles le touchent comme aujourd'hui nous toucherait une machine complexe dont nous ignorons la destination, mais dans le dessin de laquelle on devine une intelligence immortelle. Brusquement, cette révélation l'éblouit et le transforme ; la Ville. Droctulft abandonne les siens et combat pour Ravenne. Il meurt et, sur sa tombe, on grave des mots qu'il n'aurait pas compris :

Contempsit caros, dum nos amat ille, parentes,

Hanc patriam reputans esse, Ravenna, suam [1] .

Au bout d'un certain nombre de générations, les Longobards, qui d'abord jugèrent sévèrement le transfuge, firent comme lui. Ils se firent italiens, lombards et peut-être quelqu'un de leur sang, nommé Aldiger, put engendrer ceux qui engendrèrent l'Alighieri..." [2]


Je fus captivé la première fois que je lus cette histoire chez Borgès qui fut lui-même touché quand il la lut chez Croce qui n'était pas non plus resté indifférent quand il l'avait lue chez le diacre Paul. C'est une histoire mémorable, mémorable à cause de sa logique interne, sa logique d'auto-identification, implacable, une auto-identification puissante et explicite, peut-être même contraignante par l'attrait indéniable qu'elle exerce sur nous. Il y a désormais bien longtemps qu'il n'y a plus de Romains en Europe. Ils se sont éteints, ils ont été transformés en fétiches et assimilés de manière à se répandre dans les veines des actuels maîtres du continent comme une sorte d'alter ego désiré, et par conséquent, fréquemment revendiqués comme leur seul ego, comme le génie de la civilisation adoptée. Mais l'Europe d'aujourd'hui a encore ses diverses hordes de barbares attardés. "Hannibal est à nos portes" : ces cris se font entendre à leur approche, on élève alors des remparts, on creuse des fossés. Certains d'entre eux sont tout à fait semblables à Droctulft.

La vie des Droctulft modernes

Par commodité, je nommerai Droctulft les barbares de la plus récente espèce habitant les provinces du Sud-Est de l'Europe. Comparée aux autres espèces barbares locales, la population des Droctulft est plutôt clairsemée. Ils naissent généralement dans la caverne de Platon, où ils passent de longs moments à contempler de simples ombres. Ils apprennent ensuite à lire et lisent Platon intégralement. Cela fait, ils considèrent pour acquis qu'ils ont dû contempler de simples ombres et ils essaient alors de quitter la caverne. Ceci se révèle être une tâche ardue, aventureuse et presque impossible. En effet, les autres barbares logeant dans la caverne refusent, à cause de leur vue basse, que leur sensation d'équilibre dans le monde ne soit perturbée par des idées dérangeantes ou par une quelconque source de lumière forte en général. Comme il n'y a plus d'autre alternative, les Droctulft continuent de lire : par conséquent, Platon devient très cher à leur cœur, plus estimable que la vérité. Un jour arrive où les Droctulft qui ont achevé leur devoir de lecture, entament un voyage en Grèce. Assis dans le bus, ils tentent de maîtriser les assauts d'une maturation sexuelle en gardant les doigts croisés. Ils espèrent fortement voir le Soleil ou tout au moins Platon. En Grèce, ils prennent du bon temps, se jettent des roses et des plats à la figure et ils voient même un extraordinaire soleil éclatant. Mais au retour, ils ne peuvent s'empêcher de penser qu'ils n'ont pas dû réussir à apercevoir le Soleil, sans parler de Platon. Bien que ce soit avec une certaine méfiance et de manière tacite,  les Droctulft se demandent, pour la première fois, si leur problème est bien de nature topographique. Ils soupçonnent même que la caverne pourrait bien s'agrandir jusqu'à englober tout l'espace disponible. Nourrissant encore l'espoir que leur Ravenne existe, ils vont à sa recherche parmi les peuples non-barbares. Ils voyagent longtemps. Ils arrivent alors à Ravenne. Là, ils échouent à la trouver. Les voyages des Droctulft s'achèvent généralement d'une de ces manières :

Fin n°1 : Dégrisés, ils retournent à la caverne où ils sont nés. Là personne ne se souvient d'eux, ni fait le moindre effort pour se souvenir d'eux

Fin n°2 : Pleins d'enthousiasme, ils retournent à leur caverne de naissance où tout le monde s'attend à entendre des nouvelles de la situation à Ravenne. "C'est merveilleux à Ravenne", répondent les Droctulft, et ce faisant ils cessent immédiatement d'être des Droctulft. Puis ils racontent des demi-vérités et quelques inventions complètes concernant des expériences qu'ils auraient eues avec des citoyens importants de Ravenne, ce qui assure leur bien être dans la caverne jusqu'à la fin de leurs jours.

Fin n°3 : Désespérés, ils retournent à leur caverne et déclarent : "Il n'y a pas de Ravenne". Personne ne veut les écouter.

Fin n°4 : Dans un état d'émotion indéfinissable, ils ne retournent jamais à la caverne qui les vit naître, mais au lieu de cela ils s'installent dans une caverne de hasard à Ravenne. Ils meurent là et nul ne grave d'épitaphe sur leur tombe, parce qu'il ne reste presque plus de Ravennais à Ravenne.


La vie des Ravennais

On appelle "Ravennais" une toute petite proportion des citoyens de Ravenne. Les autres sont nommés leurs concitoyens. Les Ravennais naissent généralement dans un bon lieu, dans la caverne de Platon à Ravenne. Ils passent de longs moments à contempler de simples ombres. Ils apprennent ensuite à lire et lisent Platon intégralement. Cela fait, ils considèrent pour acquis qu'ils ont dû contempler de simples ombres et ils essaient alors de quitter la caverne. Ceci semble être une tâche aisée. En effet, leurs concitoyens sont parfaitement insensibles au fait que la vue des Ravennais est plus développée ; leur sensation d'équilibre dans le monde ne peut être perturbée par quoi que ce soit et surtout pas par des idées. Il arrive un moment où tous les adolescents Ravennais et tous leurs concitoyens adolescents entament un voyage en Grèce, sans distinction du degré de lecture de Platon : beaucoup lu, un peu lu, pas du tout lu. Assis dans l'avion, ils tentent de maîtriser les assauts d'une maturation sexuelle, en gardant les doigts croisés. Ils espèrent fortement voir le Soleil ou tout au moins Platon, tandis que leurs concitoyens espèrent, eux, faire la bringue. En Grèce, ils prennent tous du bon temps, se jettent des roses et des plats à la figure et voient même un extraordinaire soleil éclatant. Mais au retour, les Ravennais ne peuvent s'empêcher de penser qu'ils n'ont pas dû réussir à apercevoir le Soleil, sans parler de Platon. Leurs concitoyens, eux, sont prompts à oublier leurs impressions. Ils retournent tous à Ravenne. Ils habitent la même cité mais vivent en réalité dans deux villes différentes : les concitoyens dans la Ravenne existante et les Ravennais dans celle qui a disparu. La vie des Ravennais s'achève habituellement d'une de ces manières :

Fin n°1 : Ils travaillent dans une des bibliothèques de Ravenne jusqu'à l'âge de la retraite. Après quoi, ils meurent tranquillement.

Fin n°2 : Ils rencontrent un Droctulft et démarrent une existence avec lui ou elle en terre barbare.

Revenons à Borgès pour la seconde fin.

"Une fois, mi-émerveillée, mi-moqueuse, ma grand-mère commenta son destin d'Anglaise exilée à cette extrémité du monde. On lui dit qu'elle n'était pas la seule et on lui montra, quelques mois après, une Indienne qui traversait lentement la place. Voici quinze ans qu'elle n'avait pas parlé sa langue natale : elle avait du mal à la retrouver. L'Indienne dit qu'elle était du Yorkshire, ses parents avaient émigré à Buenos Aires, elle les avait perdus au cours d'un raid, les Indiens l'avaient emportée, elle était maintenant la femme d'un cacique à qui elle avait donné deux fils et qui était très brave. Elle dit tout cela dans un anglais rustique, entremêlé de mots araucans et pampas et, derrière le récit, on devinait une vie sanglante : les tentes en cuir de cheval, les flambées de fumier, les festins de chair brûlée ou de viscères crus, les marches furtives à l'aube, l'assaut des fermes, les clameurs et le pillage, la guerre, la polygamie, la pestilence et la magie. A la fois apitoyée et scandalisée, ma grand-mère lui conseilla de rester. Elle promit de la protéger, de payer rançon pour ses enfants. L'autre répondit qu'elle était heureuse ainsi et, la nuit même, retourna au désert. La figure du barbare qui embrasse la cause de Ravenne, la figure de l'Européenne qui choisit le désert peuvent paraître antagoniques. Pourtant, un élan secret emporta les deux êtres, un élan plus profond que la raison, et tous deux obéirent à cet élan qu'ils n'auraient pas su justifier. Les histoires que j'ai racontées ne sont peut-être qu'une seule histoire. L'avers et le revers de cette médaille sont, pour Dieu, identiques. [3] "

Les relations internationales

Les relations internationales dans le monde de la caverne décrite ci-dessus reproduisent un autre mythe platonicien - celui de l'androgynie. Les Ravennais et les Droctulft, à un certain niveau, les concitoyens et les barbares, à un autre niveau, courent encore à la rencontre les uns des autres dans leurs rêves. Selon leurs vœux les plus ardents, ils atteignent la soi-disant moitié manquante de leur identité perdue, s'enlacent, se collent l'un à l'autre. Ils forment des sphères sacrément autosuffisantes et se mettent à parcourir les Champs Elysées de l'Europe. Mais lorsqu'ils s'éveillent de ce rêve prophétique et se précipitent réellement l'un vers l'autre, ils découvrent qu'ils utilisent des parfums différents appliqués à des natures incompatibles.

Le metteur en scène moderne

Voyons maintenant ce que tout ce qui a été dit plus haut a à voir avec la définition moderne du metteur en scène de théâtre.

"Le mot "barbarie" s'est enrichi de multiples dépôts historiques. Il pourrait sembler péjoratif mais son usage n'est pas simple. Il évoque la notion d'une certaine aristocratie, âgée, austère, intimidante, une réminiscence fanée du Roi de Perse. [4] "

Le metteur en scène originaire de l'Est est de la race des Droctulft. Il (vous verrez plus tard pourquoi c'est "il" et non "elle") est un sujet du Roi de Perse, mais en son for intérieur, il est tout prêt à le trahir pour Ravenne. Du fait que le Roi de Perse ait depuis longtemps disparu, et que Ravenne également, le metteur en scène se trouve dans le néant schizophrénique de sa propre identification perdue. Il demeure dans un lieu virtuel situé à mi-chemin entre l'ancienne capitale de la Perse et les côtes d'Italie.

Le metteur en scène de l'Est crée son art à partir de son "nulle part". Il est une fonction de son propre désir et de rien d'autre ; un désir présumé puissant et tout plein de primitivisme barbare. La mise en scène moderne est le pouvoir légitimé d'un patriarche, d'un démiurge habilité à créer un monde ainsi que les lois irréversibles en vigueur dans ce monde. Le metteur en scène non seulement exerce un pouvoir mais il en est surchargé. Par conséquent, on s'attend à ce que son oeuvre inonde, écrase de sa force. On attend du metteur en scène non pas simplement qu'il établisse un dialogue avec le public mais qu'il le pénètre avec la puissance de sa création, qu'il le féconde du sens de l'œuvre d'art.

Le metteur en scène moderne est un homme par droit et nécessité, un mâle dominant. Ce n'est pas un hasard si, avant que le discours féministe ait timidement commencé à s'infiltrer dans le royaume de la culture est-européenne, les metteurs en scène-femmes ont été (et en fait sont encore) contraintes d'illustrer ce prototype même de l'intellect barbare en faisant un effort insurmontable pour vaincre leur féminité, pour se masculiniser. Pour preuve, je pourrais citer le dicton russe, très populaire dans les cercles de théâtre, qui est en fait un commentaire du cas de figure inverse, celui de la féminité qui s'impose : "Kuritza ne ptitza i baba ne rezhisior." -Pas plus que la poule n'est un oiseau, la femme n'est un metteur en scène.

Dans le panorama de la culture européenne, la présomption selon laquelle la contrepartie appartient aux barbares engendre une sorte de néocolonialisme diffus qui se traduit par le secret espoir que bien que dépourvus de style de valeur, il se pourrait que les barbares détiennent en eux la clé secrète de la vigueur, d'une certaine puissance vitale plus signifiante et plus dynamisante que le style. Si un tel pouvoir existait, il aurait été terrible, ravageur, capable de ressusciter le désir de vivre. Un tel pouvoir est bien entendu un mythe, le pendant du mythe entretenu par les barbares selon lequel style et bon goût appartiennent par définition à l'Ouest. Parmi tous ces mythes, il y  a une peur cachée, la peur de se faire voler son identité. Les Barbares doivent être laids. S’ils voulaient améliorer leur aspect, ils usurperaient notre identité, ils deviendraient semblables à nous, ils deviendraient nous. Telle est la peur qu’éprouvent les colonisateurs à l’endroit des Barbares. Il y a bien entendu aussi la peur barbare réciproque des colonisateurs, sous-jacente des nationalismes modernes de l’Est. Ces peurs profondes sont toujours masquées par les prompts sourires des échanges internationaux. C’est pourquoi les dialogues interculturels ressemblent habituellement à une sorte de psychothérapie de groupe, où les loups apprennent à être gentils avec les moutons - et les chasseurs apprennent à être gentils avec les loups. La bonne volonté, si tant est qu’elle soit possible, ne peut être fondée que sur la constatation lucide qu’aujourd’hui nous sommes tous également perdus.

L’Art perdu

"Tout s’en va"

Paul Feyerabend

Un soir, dans un club à la mode à Sofia, j'assistais à un concours de beauté de "Miss Travesti". La compétition était assez ennuyeuse et faisait appel, en désespoir de cause, à l'excitation exotique supposée s'attacher à de tels événements ; on y a goûté une fois et cela devient vite insipide. Une de mes relations (il se trouve qu'elle travaille avec des travestis dans ses spectacles) craignant que je m'ennuie à mourir me présentait à diverses personnes. Parmi elles,  un travesti qui ne concourait pas et qui me fut présenté comme le "meilleur travesti" de Bulgarie. J'étais encore en train d'essayer de comprendre cette appellation, lorsque le travesti en question me donna ses deux cartes, d'aspect très différent, l'une portant un nom masculin et un numéro de téléphone, l'autre avec un nom féminin et le même numéro de téléphone. Ensuite il/elle me communiqua son profond mécontentement à propos du niveau de concours de cette année, arguant que ce n'était pas "les vrais travestis" (parmi lesquels à l'évidence il/elle se rangeait) qui étaient en lice, mais des "faux travestis" (qu'entendait-il par là?) qui portaient tort à la réputation de la corporation et dévalorisaient l'art du travesti en utilisant des bustes de qualité médiocre et en s'habillant comme des gamines au lieu de porter des robes du soir, des talons hauts etc... Tout ce qui convenait à un vrai travesti. Le refrain "Il n'y a plus de vrais travestis" fut repris plusieurs fois et la conversation s'étiola. Mais il me resta cette image de la divergence entre travestis et leur "eidos", leur Ravenne. L'identité manquée avait aussi élaboré son propre mythe eidétique d'un Age d'or, qui s'était déjà enfui et à l'évidence ne pourrait jamais plus se reproduire, d'un Paradis dans sa première, juste et seule vraie apparition.

Les deux cartes professionnelles, du même et pourtant pas du même propriétaire, sont une bonne métaphore de ce qui se passe dans le paysage artistique européen moderne. Il se trompe d'abord sur sa propre adresse, puis sur l'adresse de celui à qui il s'adresse. Il le fait à la fois parce qu'il veut le faire et parce qu'il ne peut s'en empêcher. Il a besoin de cette erreur pour conserver ses illusions métaphysiques sans lesquelles il aurait définitivement péri. C'est pourquoi, la conception de l'art se déplace : de la communication de pensées concrètes et d'émotion par son moyen, elle devient le moyen lui-même. D’autre part, l'art a, de plus en plus, le souci de se soumettre aux nouvelles règles du politiquement correct dans les relations sociales et dans les relations entre les deux sexes, perdant ainsi son acuité et sa spécificité d'implacable problématique, pénétrant dans le domaine de la certitude absolue, de la sécurité totale. Là, il abandonne complètement sa capacité de survenir en tant qu'événement porteur de sens et il devient de plus en plus une illustration sans détour, un supplément à la réalité, un lieu commun. Cette banalisation de l'art, ces dernières années, est encouragée par le type social et économique dominant l'être moyen avec ses désirs prévisibles, son échelle fixe d'attentes, sa fatigue permanente, sa considérable indifférence, ses sens dominés par les agressions visuelles et sonores au point d'être dénué de perception. Tous ces éléments, combinés avec les recherches obstinées du Droctulft dans la sphère de l'art, le/la conduisent en terrain frontalier où il/elle perd confiance en ses outils professionnels fondamentaux. Ainsi, par exemple, en inventant une histoire à propos d'un désir, il met plus en question la pertinence de l'histoire que celle du désir lui-même. L'histoire est ennuyeuse. Il n'y a pas de remède à la lassitude ressentie par les Droctulft face au récit ;  si ce n'est, peut-être, un seul: rester en marge du récit. Et jamais au-delà du récit, car là s'étend uniquement la brume qui enveloppe dans sa totalité le sens effondré.

La brume de l'indifférence - guimauve absolue. La brume des infinis et des possibles infiniment barbants. L'ennui de la diversité absolue égale, en action et réaction, l'ennui de l'uniformité absolue. De toute façon, à l'heure actuelle, il n'y a qu'une seule logique pour engager l'action dans l'art de l'image - la ligne de séparation, la frontière. La frontière où l'abandon du récit ne l'a pas encore détruit, le diluant ainsi en un fatras prosaïque de "cas", mais l'a seulement suspendu, le transformant en vision. Attaqué, suspendu, déguisé, invisible mais toujours présent, enfoui derrière le visible, conservant modestement l'incognito, le récit échappe à la plume automatique qui le produit sans cesse et laisse la plume dans les mains du lecteur ou du spectateur. A partir de là, le récit est innocent. Il n'a rien révélé de lui, il n'a rien proclamé, il ne s'est pas imposé, il a été choisi, invité, souhaité. Dorénavant, le récit cesse d'être l'histoire du narrateur et devient celle de son auditeur, le film cesse d'être le film de son auteur et devient celui de son spectateur. La raison en est que l'abandon du récit transforme l’intention même du récit et change aussi la possibilité d'utiliser le récit comme moyen de manipulation du pouvoir. C'est là que le metteur en scène moderne-patriarche combat sa volonté de pouvoir, l'abandonne de son plein gré, suspend sa domination patriarcale et par conséquent cesse d'être moderne. Ainsi se soumet-il à l'impitoyable libéralisme du post-modernisme, il explose sa nature de barbare-pénétrateur, perdant ainsi son art. Il ne lui reste que l'unique chance de sortir sur la place publique et d'attendre les barbares, assis sur un tabouret à trois pieds et...

Et la nuit est tombée sans que les barbares viennent

Et des gens sont venus des frontières en disant

Qu'il n'y avait plus de barbares.

Et sans les barbares désormais, que va-t-il advenir de nous?

Ils étaient une sorte de solution, ces gens-là. [5]



[1] Il nous a aimés, répudiant ceux de sa race

et a reconnu Ravenne comme sa propre patrie.

[2] J.L. Borges - Le Guerrier et la Captive

[3] J.L. Borges - Le Guerrier et la Captive

[4] Nikolay Gochev - Civilisation et barbare dans la tragédie attique - 1999

[5] Konstantinos Kavafis - En attendant les Barbares - 1904

Triumviratus Art Group Projects Chronology
Georgi Tenev Javor Gardev Nikola Toromanov