TEXTS
LA FIGURE IMPOSSIBLE DE L'INFORME
(reflexion sur l'interpretation de Javor Gardev
de Nosferatu de David Le Breton)
par Dr. Boyan Manchev
La possibilité de travailler sur le texte de David Le Breton Nosferatu que Javor Gardev a eue et a si bien réalisée voire incarnée lors de son parcours créatif à la Compagnie José Manuel Cano Lopez, grâce à la pérformance spectaculaire des jeunes comédiens Samuel Poulain (Nosferatu), Mélanie De Diesbach (Anna) et Christophe Beauger (Jonathan) avec lesquels il a poursuivi ce stage et a partagé ses efforts, était vraiment due à une coïncidence heureuse, heureuse pour lui et pour tous ceux qui ont eu la chance de voir ce spectacle (ou bien, cette maquette de spectacle selon la définition de Gardev).
Et si je parle d’une coïncidence heureuse, c’est surtout en pensant au potentiel très riche du point de vue de la possibilité ouverte lors de ce parcours pour une exemplification de la théorie du théatre extatique de Gardev. Je n’évoquerai qu’un des concepts fondamentaux de cette théorie qui concerne l’oscillation entre ce que Gardev appelle, suivant la tradition grecque, le corps à visage et le corps sans visage, une oscillation qui révèle l’essence même du tragique, et de là, sa valeur anthropologique.
Pour prolonger ma pensée, je me permettrai de compléter cette opposition avec une autre opposition, celle entre les notions de la figure et du défiguré, entre la figuration et la défiguration. J’insiste sur la notion figure parce qu’elle est chargée depuis quelques millénaires – depuis Platon au moins jusqu’à Heidegger et toute la philosophie du siècle qui s’en est allé – des connotations cruciales pour la culture occidentale (je peux seulement noter en passant que les mots figure et fiction dérivent de la même source étymologique, le verbe latin fingere, qui traduit, à son tour, le verbe grec plattein, cardinal pour l’onto-idéologie platonicienne.)
Ici, je vais évoquer une phrase de Hölderlin qui écrit dans ses Remarques sur Antigone : « Le Dieu est présent dans la figure de la mort. » Mais avant de parler de Dieu, ce Dieu caché, absent, ou détourné dans Nosferatu, ne faut-il pas nous poser une question insistante, à savoir : une figure de la mort, est-elle possible ? Cette question est si importante pour nous, parce que Nosferatu, ce personnage énigmatique – ce personnage sans figure, c’est-à-dire, sans personne (!), un personnage absurde, tautologique, impossible et dont le nom cependant sert de titre à la pièce, c’est-à-dire, dont il est, malgré les évidences, le héros – est incontestablement la personnification de la Peste, du Mal irréversible et inconnu qui envahit la Terre, de l’épidémie, en un mot, de la Mort. Encore une fois, la figure de la mort, est-elle possible[1] ? Le héros de Le Breton et de Gardev, est il possible ?
Le thème principal des mythes héroïques qui représentent, bien sûr, le substrat de la tragédie (Aristote lui-même l’appelle mythos), c’est le combat entre le héros et le monstre : le monstre qui habite les labyrinthes noirs, qui niche dans les entrailles de la terre, qui guette dans les gouffres. Le monstre, diraient les anthropologues, personnifie les forces chtoniennes, les forces du Chaos, du désordre, de l’Informe. Mais tout de même le monstre se montre, comme le dé-montre l’étymologie du mot monstrum, « se montrant ». Pour le dire dans un registre plus banal, il est une figure. Bien sûr, c’est une figure hybride, qui excède ses propres limites, une figure de la transfiguration, figure métamorphique, protéiforme. Mais toujours une figure.
Et alors, de ce point de vue, est-ce qu’on peut dire que le monstre de Le Breton et de Gardev, leur vampire à eux, personnifiant les forces de la mort, du chaos, de l’Informe, se montre lui aussi ? Nosferatu, le vampire, est incontestablement une personnification de la peste, nous venons de le dire. Mais peut-on imaginer, ou plutôt, imager, la peste comme persona (persona dramatica en l’occurrence), la peste-en-personne, si vous voulez ?
La peste n’est pas, bien sûr, une « simple » maladie, aussi horrible et même substantielle (comme l’a interprétée à juste titre Le Breton dans son texte) qu’elle soit. La peste – on trouvera une multitude d’exemples dans la littérature mondiale sur cela – est une métaphore de la force qui dé-figure et dé-personnalise, qui rejette l’homme au chaos : c’est la force même qui fait émerger les corps sans visages, ces corps immondes, dans le monde. Et si Bataille parle du masque comme d’un chaos figé en forme, le masque tragique ne serait-il pas la présentation la plus pure de ce figement ?
Je crois qu’ici se révèle le point suprême, l’invention la plus originale de cette interprétation particulière du mythe moderne du vampire. Elle a forcé le vampire de montrer (monstrer) sa propre essence – c’est-à-dire, de ne pas se montrer. N’oublions pas qu’il n’apparait que dans les rêves, dans les hallucinations des personnages[2]. « Je divague » est un des Leitmotive du texte. Autrement dit, nous sommes témoins d’une inversion parfaite du modèle tragique dans sa compréhension doxologique. Mais en effet, c’est bien ce modèle tragique inversé qui engendre le tragique authentique selon Hölderlin. Que j’évoque sa parole une dernière fois. L’essence du tragique serait « de retoutner le désir de quitter ce monde pour l’autre en un désir de quitter un autre monde pour celui-ci » (Remarques sur Antigone). C’est exactement ce qui s’est passé dans ce spectacle, comme nous l’avons vu (et même lu dans le sous-titre de l’interprétation de Gardev) : le vampire, le monstre du dehors s’est intériorisé dans le dedans du héros. Le monstre du dehors, celui du dehors, est devenu Celui du dedans.
Ainsi, dans l’interprétation de Gardev du mythe de Nosferatu, le sens naît et se joue à la frontière entre le réel et l’imaginaire, entre l’obsession, une notion-clé de Gardev, par ailleurs (celui du dedans) et la venue, l’événement, l’a-venir (celui du dehors, moi-même comme un dehors). La figure impossible de l’Informe, le héros de l’autre monde, qui aspire à une figure, qui veut quitter l’au-delà pour ce monde-ci. La naissance de la figure.
Pour finir, je vais reprendre l’appel d’un des plus grands philosophes de nos jours, Jean-Luc Nancy. Il réclame : « Imaginons l’inimaginable, le geste du premier imagier. »[3] Je n’aurais pas tort de dire que Javor Gardev, Christophe Beauger, Mélanie De Diesbach et Samuel Poulain avec l’aide de tous les membres de la Compagnie José Manuel Cano Lopez ont exécuté ce geste avec force et vigueur – la force et la vigueur de l’extase.
1) Roger Laporte par exemple décrit une figure étonnante de la Mort, représentée dans les fresques, datées de 1315, de la Vadieu, petit village qui se trouve pas si loin de Tours, en Haute-Loire. Là, « l’une des fresques de l’église St-André (XIIe s.) représente la Peste noire. La Mort, figurée par une femme coiffée d’un voile noir qui couvre ses yeux, lance ses flèches sur les vivants. » (Roger Laporte, Études, « Blanchot », p. 49).
2) D’ici l’idée féconde de Gardev de virtualiser l’image du vampire, qui n’apparaît que sur un écran derrière le lit de Jonathan Harker hanté par des cauchemars malsains. L’analyse de la conception scénographique du spectacle mérite une analyse ultérieure, d’autant plus qu’elle pousse les comédiens à une expérience étrange et liminaire : en entamant la communication entre eux ils ne se voient en effet – le comedien dont le visage apparaît sur l’écran ne voit que l’oeil mécanique de la caméra devant lui. De cette façon le jeu devient une épreuve en soi – non seulement de ce que nous appelons sans trop d’hésitation « communication » mais du Réel en général. On pourrait interpréter cette virtualisation de l’image – du corps - du comédien comme une vraie initiation, où l’ek-stasis, l’extase – la sortie de soi – est une condition préliminaire. Initiation, ouverture de la voie vers le dévoilement du tissu fantasmatique du réel.
3) Jean-Luc Nancy, Les Muses, p. 128.
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