TEXTS
LE GRAND INQUISITEUR
par Georgi Tenev
Qui es-tu? Te connais-je encore?
Tu ne saurais te cacher –
je comprendrai, je rongerai tes chairs.
Tu es encore venu pour racheter le monde,
pret a immoler ta vie:
mais es-tu sur de vraiment la vivre?
Non, ne crains rien! Tu es encore en vie,
puisque tu me vois, tu as encore tes yeux.
Faisons une ultime priere tous les deux,
tout passe deja a travers toi,
tout passe donc a travers nous!
Prions en esprit,
Prions a cor et a cri!
Maudis-moi!
Tu peux peut-etre me transpercer sans paroles?
Regarde-moi!
Toi et moi.
Qu’y a-t-il entre nous deux?
Le monde est tout simplement vie,
une vie, et la vie est un jour.
Pourquoi hesites-tu:
es-tu homme ou bien dieu?
Voit-on le reflet de ta nature mortelle
dans l’iris de l’horreur terrestre?
Devant moi courbe la tete,
ce n’est pas moi qui t’appelle,
c’est toi qui me reclames a tue-tete!
Si tu ressuscites, je ressusciterai aussi,
si tu meurs, il n’y aura plus de Dieu et je ne serai pas!
Es-tu verite
ou illusion, est-ce cela ta question?
Crions en ch?ur: «Vive la mort!»
Que perdurent dans les souffrances les petits corps
des enfants que tu as mis entre mes mains.
Tu as cree un univers sans fin,
mais vois ton erreur: il n’y a pas d’Eden.
Pourquoi m’obliges-tu a vivre?
Tu m’ecrases sous tes grandes verites,
mais mourir est peut-etre mon v?u! Pourquoi m’appelles-tu?
Tu t’es perdu,
tu as peur dans les jardins de la Terre,
ta main broie tout,
tu reduis la vie en poussiere,
tu reduis les corps en boue,
tu precipites l’amour dans le peche!
Ne dis rien! Chaque mot de toi a le don de creer:
n’y a-t-il pas assez de souffrance sur terre?
Si je recois ton baiser j’en mourrai.
Mais si tu decides de me le donner…
Mais si tu decides de me le donner ….
Je remets entre tes mains
tout ce que tu as delaisse:
les petits enfants abandonnes
pour qu’ils fassent naufrage…
J’ai etanche leur soif et apaise leur faim,
les affames ont mordu mon sein
et bu le lait mele de sang.
Ils etaient aveugles quand tu les as crees,
retrouvant la vie, c’est moi qu’ils ont vu en premier.
Tu les as crees, mais je les ai adoptes
et bien plus grande est ma misericorde.
Je ne les ai pas tues bien que telle fut ta volonte, je te l’accorde.
Tu veux recouvrir d’oubli ton jeu,
la mauvaise blague de la creation,
mais tes ?uvres pullulent deja,
rampant et criant, tes enfants ont faim :
l’immortel n’a cree que la mort.
Ils me donneront ce que je leur demanderai,
parce que je paie l’or du pain !
Si je reclame du sang, j’aurai du sang,
ils me feront don de leur propre chair!
La mort a la mort, la poussiere a la poussiere, l’enfer a l’enfer –
ce ne sont que des mots! C’est la famine qui est l’enfer,
tu as vu les dents ensanglantees
dans la bouche beante des meres
devorant leurs propres enfants,
et c’est cette chair que je desire!
Dresse au bord du neant,
l’etre humain ne retrouve plus ton image
et il voit en moi la vraie image!
Qui est le maitre, qui est l’esclave?
Suis-je le tien, es-tu le mien?
Meurs! Tu ne peux pas! Je sais,
tu voulais l’oublier, ne serait-ce qu’un instant,
mais le monde torture t’interroge en criant:
pourquoi m’as-tu fait!
Le soleil brille, on dit que c’est toi le soleil,
une boule de feu d’ames mortes,
de la paille mangee aux vers, une boule de terre couverte de plumes,
les plumes des ailes arrachees aux enfants
que le monde t’a envoyes:
tes anges!
Le vent ne gonfle pas les voiles
de cette immortalite!
Il n’y a la que l’ultime et eternel
baiser avec l’horreur!
Mais si tu decides de le donner…
Si tu decides de me le donner …
Qui est amoureux, dis-moi,
et qui est enchaine?
Est-ce moi de toi, est-ce toi a moi?
Le jour s’acheve et aussi le monde,
il ne reste que l’eternite du desespoir,
il ne reste que l’immonde,
deja irreparable,
meme plus mortel,
pas meme vulnerable,
tout simplement sans fin,
divinement incomparable.
Tu es passe a cote des choses,
tu as manque la vie,
tu as manque l’amour,
tu es passe en douce, tu as derape,
tu t’es enfui et tu as disperse
meme le poids des peches,
transformant en lumiere le neant,
mais ou te conduira-t-elle maintenant?
Et nous nous retrouvons de nouveau dans le desert:
c’est la que tout commence, c’est la que tout finit!
Cesse de planter
des fleurs dans le jardin,
ne change pas la pierre en pains,
ne change pas l’eau en vin,
n’appelle pas les enfants: ils iront a toi
avec des yeux pleins d’espoir, qu’auras-tu a leur donner?
Tu donneras au monde la liberte?
La liberte, tu le sais, degenere en rebellion,
devenu dieu, tu incites le monde a blasphemer,
a te jeter, a travers ses larmes ameres, ses maledictions.
Tu abreuves ce plant d’eau vivifiante,
tu lui as donne yeux et bouche,
il maudit le peche, il l’abhorre,
mais le peche le guette sans pitie,
il tire la langue, aboie et mord,
il se devorerait lui-meme, il ne reve qu’a la mort,
il est faible, vois-tu? Il n’est pas fort.
Et le plus terrible:
Oh, il comprend!…
Le monde de sa voix eraillee
hurle a ta lune,
car le soleil ne vient plus qu’en elle!
Est-ce cela, la vie,
est-ce cela, le germe de la graine
qui doit mourir pour vivre?
La graine qui, en mourant, se changera en pousse?
Reconnais que
ce n’etait pas des paraboles,
c’etait des fables…
Toi-meme, tu n’existes pas…
Ce n’est qu’une farce
et non un drame sacre,
me permettras-tu d’en rire?
Car, dans cette farce,
je suis le maitre des electricites sacrees
qui enchainent la terre.
La victime est deja designee? Bon.
La voila qui s’agite et se debat,
comme tu te debats dans l’indecision :
as-tu cree ou seulement tue?
Mettons la vie et la chair a l’epreuve,
verifions si l’ame habite le corps,
et savourons
le spectacle de sa lumiere,
voyons l’aureole,
voyons la divine etincelle,
voyons le dard
avec lequel dieu a inocule l’amour,
voyons-le jaillir de la boule de boue humaine!
La cendre a la cendre et la terre a la terre…
Mets une croix sur tes yeux,
mets une croix sur ton c?ur,
mets une croix sur ta bouche
et tranche, parle et lis!
Lis-nous le jugement
sur ton propre monde!
Ne dirait-on pas la main de Dieu?
Changeons alors les points cardinaux
du monde et de la boussole,
mettons de l’ordre dans le desordre des poles!
Allez, lis-nous ta sentence!
Ce droit t’appartient,
ce monde est ton ?uvre,
je ne suis qu’un instrument!
C’est toi qui decides: enfer ou paradis!
J’attends, les doigts serres sur le levier
de commande du temps.
Tu hesites? Prendre cette decision
est un trop lourd fardeau?
Tuer, c’est peut-etre aussi t’effacer toi-meme?
Mais n’est-ce pas ce que tu veux?
Que representent pour toi les suicides
qui rejettent les miracles et Dieu?
J’attends ton signe! Fais-moi le signe
du baiser!
Qu’attends-tu encore? Donne-moi ce baiser.
Je ne viens pas d’ailleurs, je viens de toi,
recois-moi!
Meme si tu crois que je t’ai donne le jour,
tu es la avant moi,
je me contente de rendre droites tes voies!
Le temps est une fornicatrice
qui se prosterne a tes pieds
et devient ta servante si tu dis que tu es dieu!
Sois-le alors! C’est assez convaincant:
tu es suffisamment severe,
suffisamment froid et cruel,
morceau de glace d’ou jaillira l’etincelle!
Nous serons tous gagnants si la raison est de ton cote!
Je t’offrirai le calice de l’immortalite
si nous nous retrouvons dans l’au-dela!
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